Lycéens et apprentis au cinéma en Normandie

L’Atelier critique propose aux élèves de Normandie de publier des travaux critiques dans le cadre de l’opération Lycéens et apprentis au cinéma. Articles, débats audio, critiques vidéo et créations graphiques sont mis en ligne par les enseignants inscrits afin de permettre aux élèves de partager leur expérience de spectateur et de mettre en débat leurs réflexions sur les films.

Timbuktu

de Abderrahmane Sissako - France/Mauritanie - 2014

Critique publiée par LeHadrien - le 04/03/2015
Seconde 5, Lycée Marcel Gambier,
Lisieux

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Timbuktu

scènes de vie et de mort dans le désert de Tombouctou

(Drame réalisé par Abderrrahmane SISSAKO réalisateur mauritanien-Décembre 2014).

Le film s’ouvre sur une gazelle qui s’enfuit, poursuivie par des djihadistes armés dans une jeep. L’un d’eux vocifère : « Fatiguez-la mais ne la tuez pas ! ».
Fatiguez les habitants de Tombouctou et ses environs, mais ne les tuez pas de suite, vous les massacrerez plus tard, sort réservé à la gazelle à la fin du film.
Des masques africains traditionnels et des statues de bois se brisent sous les balles des djihadistes. Les balles explosent les poitrines féminines de ces statues, acte symbolique.
S’ensuit presque trop parfaitement une image, faite de bonheur et d’harmonie, incarnée par un Touareg qui vit avec sa femme et leur fille dans les dunes, près de Tombouctou. Ces trois personnes apparaissent seules au milieu des dunes, leurs voisins ont fui la terreur de la loi islamique. Leur présence semble symboliser une résistance. La femme du Touareg en vient à regretter ses amies en fuite. A part la scène de la gazelle, le début du film est serein, les paysages intacts, les teintes chaudes, l’ocre domine mais on veut nous prévenir que le pire reste à venir.
SISSAKO nous montre avec dérision des fantoches djihadistes, sans jamais les caricaturer, qui quadrillent à moto les rues de sable de Tombouctou, en rappelant au haut-parleur les interdits : pas de ballons, pas de cigarettes, pas de chants, pas de visages et de mains nus, pas d’adultères, même un ourlet de pantalon fait l’objet d’une remarque.
Le jeune Touareg, qui délègue sa tâche à un tout petit berger, pour garder son troupeau de vaches, se voit condamner à mort pour avoir tué un pêcheur. Ce dernier a tué à la lance la vache nommée GPS du Touareg. La femme du Touareg symbolise la sagesse, demandant à son mari de régler ce différend sans arme, il ne l’écoutera pas et le coup parti sera fatal, entraînant la mort du pêcheur et la condamnation du Touareg, par ces nouveaux « maîtres du désert ». La balle tirée par inadvertance, symbolise les difficultés de communication entre les hommes du Fleuve, évocation de la zone tropicale peuplée par les noirs (le pêcheur) et les hommes du Désert, ici les éleveurs arabes touareg (le Touareg). Cette difficulté de communication est rendue à la perfection par SISSAKO avec ce long plan large avec une teinte voilée sur le fleuve, où l’un reste et meurt dans son habitat et où l’autre fuit le lieu du meurtre involontaire, pour le désert.
Même si de nombreuses scènes invitent à la révolte, comme la lapidation d’un homme et d’une femme dont seuls les visages sortent du sable, SISSAKO déçoit dans la dénonciation, on s’attendrait à davantage de force, de dangerosité, de sauvagerie dans les portraits faits de ces djihadistes. Ces fanatiques manquent sérieusement de contenance. Quelques exécutions, quelques procès vite expédiés, mais le tout trop édulcoré.
Les deux enfants, la fille du Touareg et le jeune gardien des vaches, âgés à peine d’une dizaine d’années, discutent parmi les dunes, jouent avec quelques bâtonnets de bois sur le sable. Leurs répliques traduisent une pensée intéressante sur la guerre : si tu fais la guerre tu meurs, abstiens-toi de combattre, privilégie la paix chaque fois que tu le peux.
Le sage religieux, assis à l’entrée du lieu de culte, tout de blanc vêtu, tente de ramener à la raison ces djihadistes fanatiques, en vain. Cet homme évoque le soufisme, courant intellectuel bienveillant et tolérant de l’Islam. Le sage y parvient au début du film, quand il demande aux djihadistes armés de sortir de la mosquée. Ce sera la seule fois où ils lui obéiront. L’épisode du mariage forcé d’une femme de Tombouctou avec un djihadiste montre, dans les échanges de paroles, combien la situation est arrêtée et sans espoir de retour à la raison.
Le chauffeur et le traducteur djihadistes, embarqués tous deux dans ce combat, sont les deux seuls djihadistes habités par une forme de bienveillance envers l’autre. La rédemption semble exister un instant chez ces deux hommes retournés en barbarie au nom d’une religion et de son prophète .
La femme à demi folle, qui se promène un coq dans les bras, dans les rues de Tombouctou, perchée sur de hauts talons roses, avec une longue traîne, est un personnage intéressant, capable de mettre en transe un guerrier djihadiste, qui en vient à déployer ses bras à la manière d’un oiseau qui danse.
Le film s’achève sur un appel téléphonique désespéré de la fille du Touareg, qui ne réussit pas à joindre, faute de réseau, son père condamné à mort par les djihadistes, en haut d’une dune. Elle semble implorer le dieu Allah avec ses « allo » répétés dans son téléphone portable, image saisissante.
Saisissante davantage encore est la femme du Touareg, passagère d’une moto, qui décide de revoir une dernière fois son mari avant son exécution, et qui meurt à ses côtés, sous une rafale de balles djihadistes.
SISSAKO nous offre avec TIMBUKTU de très belles scènes de vie et de mort dans le désert de Tombouctou.

Hadrien PARIS.